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Le Brésil : “Ferme du monde”, pour combien de temps?

#Analyse
14/09/2016 par Victor Gross
Moissoneuses dans un champ

Nous souhaiterions aujourd’hui vous soumettre une courte analyse économique sur cet immense pays qu’est le Brésil. L’idée est de voir comment les enjeux des matières premières pèsent dans l’économie actuelle de l’un des plus grands producteurs de produits agricoles au monde (Elevages, Café, Sucre, Cacao, Soja …)

Le Brésil: “Ferme du Monde”

Le général De Gaulle estimait en 1964 que « Le Brésil est un pays d’avenir et le restera longtemps ». Le passé récent lui a donné raison, l’avenir semble quant à lui assez porteur.  Aujourd’hui classée 7ème économie et 3ème exportatrice mondiale de produits agricoles par la FAO, la « ferme du monde » est à la croisée des chemins. A l’aune d’une double crise économique et politique, le géant brésilien doit bâtir sa montée en puissance sur la refonte de son modèle vieillissant centré sur le commerce des matières premières.

Carte économique du Brésil

Source: Jacques Le Goff

Un complexe agro-industriel à double tranchant

La mise en valeur du territoire brésilien a longtemps été portée par des cycles économiques de découvertes (historiquement : cycles du bois, du sucre et de l’or), s’étant traduits par une pression forte exercée sur les ressources.

Pour autant,  le processus d’industrialisation a progressivement permis au pays de sortir de son rôle traditionnel de fournisseur de matières premières et de justifier une politique de diversification industrielle dynamique. Le policy mix (augmentation des dépenses publiques) y a notamment fortement contribué, mais la récession économique de 2015 a conduit le gouvernement à réviser sa politique pour stabiliser les niveaux des cours : normalisation des prix qui ont longtemps été réglementés, augmentation des impôts, suppression des subventions.

Le bilan est donc à demi-teinte, et cette crise a fragilisé l’industrie automobile, les industries de pointe mais également l’agro-industrie. La perte de compétitivité de l’appareil productif brésilien est une raison majeure de ce déclin, d’autant plus que l’industrie souffre d’une mauvaise publicité au regard de son impact sur l’environnement. La production industrielle a donc reculé de 13,74% entre 2010 et 2015.

Vers une « reprimarisation » du commerce brésilien

Une productivité en berne, certes, mais l’agriculture reste très performante.

Ainsi deux facteurs concourent à une « reprimarisation » du commerce : d’une part la demande des pays émergents et les soja-dollars (land grabbing chinois), de l’autre l’intégration croissante de l’agriculture au complexe agro-industriel. Cette reprimarisation prend tout son sens lorsque l’on considère que deux tiers des exportations du Brésil sont composées de produits agricoles, de minerai de fer et d’autres ressources minérales.

Avec 20% de la faune et 20% de la flore mondiale, le Brésil peut toujours compter sur ses ressources, à l’instar du sucre libellé en real qui atteint son prix le plus haut depuis 5 ans sachant que le pays exporte plus de 60% du sucre brut à travers le monde. Toutefois, le ralentissement de la demande agricole chinoise, l’effondrement des prix de la plupart des commodités et les conséquences de la crise de 2008 ne permettent pas aux filières de stabiliser leurs productions.   Par ailleurs le défi de la gestion des structures agraires, pénalisées par le modèle des latifundias, reste colossal. L’exaspération des « sans-terre » illustre le besoin urgent d’une réforme agraire d’autant plus que la modernisation agricole précipite l’exode rural.

Principales producitons du secteur agricol brésilien en 2013/2014

Les bioénergies vers la voie du succès ?

Toute la complexité du modèle brésilien réside donc dans l’enchevêtrement d’un modèle économique vieillissant avec l’adoption de comportements véhiculés par le développement durable. D’où la croisée des chemins : le pays emprunte une voie médiane entre la sanctuarisation de son territoire au moyen d’un éco-développement (cf. projet d’un barrage vert sur l’Amazone) et la prédation des matières premières.

Une échappatoire peut-être : les bioénergies et l’hydroélectricité. Le Brésil est à la pointe en la matière avec un tiers de l’éthanol produit dans le monde et la multiplication des barrages hydroélectriques. L’éthanol est une source de revenu équivalente à celle du café pour l’économie brésilienne et représente 4% de son PIB. Selon Ignacy Sachs, le pays a un rôle pionnier dans l’ère nouvelle de la « biocivilisation », grâce à une utilisation consciente des biomasses. Ce fort potentiel en énergies renouvelables (alcool de canne à sucre, huiles végétales) reste paradoxal dans la mesure où les distilleries sont polluantes et le risque de retour à une économie de rente, avec la monoculture de la canne à sucre, est d’actualité. La solution serait alors de développer le biodiesel conçu à base de soja et d’huile de palme.

Champ de mais

Défis à venir

Le modèle agricole brésilien souffre donc d’un triangle d’incompatibilité puisqu’il est question de faire du pays un géant vert (défi environnemental), de faire aboutir la réforme agraire (défi social), et de rester une grande puissance agricole (défi économique). Malgré des ressources prodigieuses, des capacités agricoles gigantesques et sa longueur d’avance en matière de biocarburants, le Brésil reste miné par l’échec de la réforme agraire entreprise par Lula, les rentes oligopolistiques et sa dépendance économique forte à l’égard des matières premières. Trois défis qui pèsent de façon permanente sur la volatilité des prix des matières premières.​

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