Blog

La filière laitière française s’est-elle entièrement écaillée?

#Actualité
10/10/2016 par Victor Gross
image

Constat alarmant du président de la Fédération Nationale des Producteurs de Lait (FNPL), Thierry Roquefeuil en début d’année 2016: « Le prix du lait ne permet plus de vivre. Cela va très mal dans les campagnes : beaucoup d’éleveurs n’arrivent plus à faire face. Le taux de restructuration pourrait atteindre 10% voire plus cette année ». Les injections de liquidités successives de Bruxelles et de l’Etat n’ont pas suffi à enrayer la crise du lait qui frappe de plein fouet les producteurs. Rapidement devenu un cas d’école pour les marchés agricoles, cette crise qui semble imparable s’auto-entretient par les réverbérations des mécanismes de prix du lait.

« Des fleuves de lait et des montagnes de beurre »

Une fois sorti du pis de la vache, le lait peut devenir une boisson, un fromage, un yaourt, du beurre ou un produit transformé en poudre. Depuis les années 1980, ces produits inondent les circuits de la grande distribution, la balance production-consommation étant largement excédentaire. Ceci est la conséquence directe du productivisme agricole ayant donné le “la” pour répondre à une croissance exponentielle de la demande en produits laitiers. Entre 2014 et 2015, les excédents de lait en Europe se chiffrent à 8 millions de tonnes, ce qui équivaut à seulement 1% de la consommation mondiale mais dérègle l’ensemble de la filière : un déséquilibre offre-demande de 1% se répercute sur la valeur des produits dans un rapport de 30% à 40%. L’augmentation de la production de 10 milliards de litres ces deux dernières années au Royaume-Uni, en France et en Allemagne, en est un des vecteurs forts.

La modernisation des facteurs de production (trayeuses électriques, traitement du lait par UV, durée de conservation allongée) couplée au recours à l’élevage intensif dans l’Ouest français (élevage en batterie, manipulation génétique), l’augmentation de la taille des exploitations et la situation démographique favorisant la croissance de la demande expliquent cette surabondance des stocks. Ainsi, les rendements, c’est-à-dire les quantités produites rapportées à la superficie cultivée, progressent à toute vitesse.

image


Toutefois, les gains de productivité profitent davantage aux consommateurs, industriels et distributeurs qu’aux agriculteurs. Et au sein même de la filière, seules les exploitations très rentables peuvent acquérir ces innovations et tirer profit de la conjoncture pour démultiplier leur force d’action. Comme en témoigne la fusion entre Sodiaal et 3A, une concentration de l’activité se met progressivement en place pour assumer des coûts de production croissants, au grand dam des petites structures.

Que faire du lait en excès ? La France exporte 40% de son lait. Mais la Chine en veut moins, la Russie le boude suite à la crise ukrainienne, le dollar est fort et le marché se libéralise et devient ultra-concurrentiel. Tout ceci concoure à une chute des prix du lait. La situation s’annonce critique d’autant plus que l’élasticité-prix du lait est relativement forte : les producteurs veulent des prix élevés pour produire (cf. pic de 2014, mais chute depuis) alors que les consommateurs veulent – logiquement – des prix bas (cf. chute des ventes en 2008). On cherche à se débarrasser du lait en excès en le transformant en produit de grande consommation, ce qui se traduit par un « effet domino » avec une chute des prix là aussi. L’essoufflement de la PAC n’arrange pas les choses.

L’inefficacité des plans de soutien aux producteurs

La naissance de la PAC en 1962 part du constat de la chute des revenus des agriculteurs, et ses principales dépenses visent à subventionner la filière laitière selon trois objectifs : rendre l’Europe indépendante sur le plan alimentaire, assurer des justes prix aux producteurs et des bas prix aux consommateurs. Elle a été dans un premier temps un réel succès puisque l’Europe était importatrice nette de produits laitiers, atteint l’équilibre au début des années 1970, puis devient exportatrice. Ce dispositif a rapidement intensifié l’appropriation de méthodes productivistes par les éleveurs. Ainsi, la PAC a creusé les écarts entre les exploitations sans pour autant contrecarrer la volatilité des prix. Par ses apports davantage conjoncturels que structurels, son bilan reste donc très mitigé, et la création de l’Agricultural Markets Task Force en 2015 n’a toujours pas produit les résultats escomptés. 

image


Par quoi se traduit la PAC ? Il existe deux méthodes de soutien aux fermiers en France : ils peuvent bénéficier, d’une part, d’aides aux revenus et, de l’autre, du stockage de produits et de leur rachat à prix fixé par la FEOGA (prix d’intervention) quand les prix sont jugés trop bas. La France étant favorable au renforcement de ces mesures, une nouvelle enveloppe a récemment été débloquée afin de réguler la production, avec pour objectif une baisse de 5% des productions européennes au dernier trimestre 2016. Entre 1984 et 2015, les quotas laitiers ont rempli la mission de régulation de la production suite à une décennie de surproduction ayant eu des conséquences dramatiques pour les paysans.
Toutefois, la PAC est très coûteuse et a longtemps été soumise à une critique acerbe de la part des principaux partenaires commerciaux de l’Europe, notamment des Etats-Unis, dans la mesure où elle s’apparente à du protectionnisme agricole. Pour ces deux raisons, la PAC s’est réformée suivant deux axes : l’axe de l’efficacité économique pour libéraliser la filière par la baisse des prix de soutien et l’axe des quotas pour garantir des prix élevés aux agriculteurs par le plafonnement de la production. Mais le récent démantèlement du système de régulation par les quotas a soumis les prix européens à des fluctuations sans précédent. Dès lors, comment réussir à stabiliser les prix ?

S’engager vers la voie de la qualité et de la valorisation

Reste à présager des bénéfices liés à une démarche de revalorisation des prix des produits standards. Ces derniers mois, les entreprises de l’industrie laitière ont été contraintes de repenser leurs stratégies et d’innover pour faire face à cette crise incontrôlable. Certaines font le choix de produire de façon éthique, comme LSDH qui se veut la garante d’un lait régional favorisant le bien-être animal. D’autres se tournent vers le développement d’une offre plaisir et enfantine de plus en plus large, à l’image du yaourt Danonine lancé par Danone. Mais on parle là des industriels qui tente d’assurer leurs marges.  Plus généralement, l’offre low-cost vient peu à peu supplanter l’offre haut de gamme, au moment où la recherche de traçabilité et l’étiquetage sont gages de qualité aux yeux de tous (cf. logo « lait collecté et conditionné en France »). Synutra s’est par exemple installée en Bretagne pour sécuriser l’approvisionnement du marché intérieur chinois en lait français 100% tracé, alors que la Chine reste marquée par la crise du lait mélaminé.

Les agriculteurs de leurs côtés tentent également d’innover pour proposer leurs produits sans passer par les circuits de distributions classiques. L’exemple des éleveurs normands s’organisant pour fonder leur propre marque de distribution commence à faire des émules. 

image

Une certitude : l’or blanc restera soutenu et au cœur des enjeux économiques tant la chute des prix du lait a des répercussions lourdes sur l’ensemble des filières agroalimentaires. Les perspectives long terme restent à étudier pour tirer des conclusions hâtives bien que la consommation mondiale de produits laitiers progresse de 2 à 2,5% par an. Hausse tirée par la croissance de la demande mondiale de 2,3% attendue entre 2015 et 2025.  Mais cela conduit à une forte concurrence, et les tensions s’accentuent au sein d’une filière où les différents acteurs se disputent inlassablement les marges, même si Lactalis et ses producteurs se sont récemment accordés sur une hausse des prix du lait. 

La filière semble aujourd’hui plus que jamais proche d’un chaos même si éleveurs, laiteries et pouvoirs publics tentent de trouver des solutions. Reste une seule partie prenante n’étant pas entrée dans le débat: le consommateur. La solution viendra certainement de la prise de conscience que l’achat de produits low-cost nourrit cette tension latente de la filière.


image