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Huile de palme : entre consomm-acteurs et lobbies!

#Actualité
31/01/2017 par Victor Gross
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L’huile de palme est l’huile végétale la moins chère au monde. Elle s’obtient à partir de la pulpe des fruits du palmier à huile, et 80% de son utilisation est destinée à l’alimentation humaine. La valeur de ses échanges est estimée à 20 milliards de dollars, mais de vives critiques entourent le commerce de cet ingrédient. En effet, alors que la demande augmente en flèche, l’huile de palme pâtit d’une mauvaise publicité tant sur le plan environnemental que sanitaire. La montée en pression des acteurs de la filière se fait donc ressentir et le lobbying exercé par les pays producteurs a eu pour effet de désamorcer le semblant de protectionnisme commercial mis en place par les pays occidentaux.

Planter plus de palmiers à huile : une perspective à double tranchant

Depuis la fin des années 1990, la demande en huile de palme est en constante progression, et une hausse de 10% de la production mondiale a été constatée entre 2012 et 2015. Et pour cause ; les consommateurs en demandent massivement, et, dans le même temps, l’oléochimie et l’industrie des biocarburants étendent leurs tissus économiques. L’Indonésie et la Malaisie concentrent à eux seuls plus de 80% du marché mondial. Dans ces pays, la filière est une véritable manne économique et un vecteur de croissance incomparables : la culture de palmiers à huile représente par exemple 7% du PIB indonésien. Ils livrent l’essentiel de leur huile à destination des pays membres de l’Union Européenne mais aussi en Asie, majoritairement en Chine et en Inde. Le succès de cette huile végétale tient à sa forte rentabilité, puisqu’un palmier à huile produit 10 fois plus de matière grasse par hectare que le soja et 5 fois plus que le colza pour des besoins en engrais et en pesticides moindres. A première vue, choisir de planter plus de palmiers à huile, c’est donc choisir d’utiliser moins d’intrants et de réduire la superficie des surfaces agricoles utilisées.

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Pourtant, les plantations sont responsables de feux de nettoyage ravageurs dans le cadre de la conquête d’espaces forestiers, notamment à Sumatra et à Bornéo. La pollution qui en résulte est considérable tant les fumées noires dégagées sont épaisses. Appelée slash-and-burn, cette pratique a été responsable de la destruction de 31 millions d’hectares de forêt depuis 1990, et l’équivalent de 6 terrains de football disparaît chaque jour en Indonésie. Par ailleurs, la technique agricole de culture sur brûlis s’accompagne de déplacements forcés de population, de violations des droits de l’Homme sur les plantations et de la disparition d’espèces sauvages. Pourtant, bien qu’il s’agisse d’une culture de rente, 60% de la culture de palmiers à huile est produite par des structures artisanales ou unipersonnelles qui se détournent de plus en plus des cultures traditionnelles bien moins rentables.

Après les sommets de 2008 et 2011, les cours d’huile de palme ont perdu 50% de leur valeur pour atteindre 568$ la tonne raffinée CAF Europe à la fin de l’année 2015. Le niveau élevé des stocks et l’image déplorable dont a hérité le palmier en sont les principales raisons, mais combien de temps pourra durer cette chute libre ?

De l’huile sur le feu

           Avec l’entrée sur le marché d’huile de palme africaine à bas prix, la Malaisie a fait le choix en 2014 de mettre un terme à la taxation du produit afin de doper ses exportations. Et depuis lors, les pays producteurs n’ont eu de cesse de mettre en place des dispositifs fiscaux, commerciaux et diplomatiques visant à favoriser le négoce d’huile de palme. En retour, les ONG ont multiplié leurs campagnes publicitaires chocs, à l’image de Greenpeace et de son slogan « grignoter une barre chocolatée Kitkat revient à tuer un orang-outang ». Force est de constater que la certification RSPO (Roundtable on Sustainable Palm Oil) établie en 2004 est foncièrement perçue comme un écran de fumée étant donné que la déforestation se poursuit à toute vitesse.

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Aujourd’hui, les 2/3 du commerce mondial d’huile de palme satisfont les 39 critères RSPO ou sont le fait d’entreprises qui s’engagent à les appliquer d’ici 2020. Par exemple, Ferrero s’approvisionne exclusivement auprès d’usines certifiées RSPO et trace l’origine de 98% de son approvisionnement en fruits. Mais ces critères ont été définis par les acteurs de la filière eux-mêmes, ce qui laisse planer un doute sur l’impartialité de la définition de sustainability choisie. Dans le même temps, de nombreuses initiatives nationales voient le jour, dans des pays où le marché de l’huile de palme fait florès. Ainsi, dans le sillage du RSPO ont été créés l’ISPO et le MSPO, respectivement en Indonésie et en Malaisie. Et en 2015, l’Union italienne pour une huile de palme durable est née de l’initiative des principaux acteurs du pays (Ferrero, Nestlé, Unigrà). Il résulte que 10% de la surface mondiale plantée est certifiée alors que la demande en huile de palme certifiée reste largement inférieure à l’offre.

           L’établissement de la certification RSPO s’apparente donc plus à du greenwashing qu’à de réelles préoccupations environnementales. C’est pour cette raison que certains pays occidentaux entreprennent des démarches visant à augmenter les taxes (objectif de +300% en France) et espèrent de cette manière freiner le phénomène d’hyper-consommation d’huile de palme pour des motifs aussi bien environnementaux que sanitaires. Dans ce contexte, le projet de surtaxe – dit « amendement Nutella » – pourrait lourdement affecter le pouvoir d’achat des Français sur les produits concernés et les revenus générés par les pays producteurs. Face à ces tentatives de palm bashing, le lobbying de l’Indonésie et de la Malaisie reprend vigueur. Ainsi, si les importations françaises étaient venues à diminuer et si la mention « sans huile de palme » avait été imposée aux industriels, le ministre malaisien de l’industrie des plantations et des matières premières Douglas Uggah Embas menaçait de bloquer les achats d’Airbus en 2014. Le Conseil Malaisien de l’huile de palme a alors redoublé d’efforts pour promouvoir la palme au moyen de conférences, de publicités, d’études scientifiques et d’ouverture d’antennes dans les pays occidentaux.

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 « On ne peut pas tirer à boulets rouges sur cette denrée tropicale en réduisant la problématique à quelques clichés » assure Alain Rival, biologiste. Cette pensée s’appuie sur plusieurs constats. D’abord, la culture de palmiers à huile en Malaisie et en Indonésie a été un moyen efficace de lutter contre l’extrême pauvreté, et ce sera sûrement le cas en Afrique dans un futur proche. Ensuite, la culture sur brûlis a également été pratiquée en Amérique du Nord pour l’aménagement du territoire à partir du 18ème siècle. Enfin, la rentabilité de ces plantations est telle qu’elle pourrait être une solution aux enjeux alimentaires liés à l’explosion démographique du 21ème siècle. Ainsi, malgré le ralentissement de la croissance chinoise, l’essor d’huiles végétales concurrentes, et dans une moindre mesure l’évolution des modes de consommation alimentaire vers des produits moins gras, il s’avère que l’huile de palme restera pour un certain temps un incontournable sur le marché des oléagineux.