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Chine : razzia sur le chocolat

#Actualité
07/03/2017 par Victor Gross
Fèves de cacao

« Quand la Chine s’éveille, le monde tremble ». Lorsque 20% de la population mondiale décide de se mettre à consommer du chocolat, c’est la tempête sur les cours de la fève de cacao. La projection de ce plaisir sucré vers l’Orient est née de l’essor d’une classe moyenne dans les pays émergents. L’élévation du niveau de vie en Chine a précisément eu pour effet d’accélérer une demande toujours plus grande qui – tout comme le réchauffement climatique – exerce une pression soutenue sur les niveaux de stocks de cacao. L’enjeu est donc de produire du chocolat de qualité en plus grande quantité et à moindre coût.

Pression sur les prix

C’est indéniable : la consommation mondiale de chocolat explose. Aux côtés des raisons démographiques, l’émergence d’une classe moyenne dans les nouveaux pays industrialisés en est la principale cause. En Chine, la hausse annuelle de la demande de chocolat frôle les 7%, ce qui inquiète les industriels, soucieux de pouvoir répondre à ces appels. Dans ce contexte où la balance production/consommation est largement déficitaire, la croissance exponentielle de la consommation – en marche depuis 2009 – a provoqué une hausse des prix du cacao sans précédent (+ 41.5% entre 2013 et 2014). Les prix continuent de caracoler et ont augmenté de 10.9% en 2015. Ainsi nouveau moteur du marché mondial du chocolat, la Chine monte en gamme et va jusqu’à intégrer ce produit dans sa tradition des offrandes. Pour ces raisons, l’achat par Internet de boites de chocolat à offrir en provenance des pays occidentaux (Belgique, Suisse) s’est répandu.

           Malgré tout, la marge de manœuvre est prodigieuse pour les industriels puisqu’un Chinois consomme en moyenne seulement 100 grammes de chocolat par an tandis qu’un Allemand en mange 11 kg. Ils raffolent par ailleurs plus du chocolat au lait que du chocolat noir, trop amer, contrairement à leurs semblables occidentaux. Géographiquement, ce sont les populations urbaines du Sud de la Chine qui en sont les plus friandes, et Shanghai, ville hôte du salon du chocolat depuis 2010, concentre 20% de la consommation.

           Pourtant, il persiste un doute quant à la pérennité de ce boom compte tenu du ralentissement de la croissance chinoise. En effet, le pouvoir d’achat des ménages chinois pâtit de l’effondrement des marchés financiers, et si, dans un futur proche, la demande chinoise tombe, la courbe du prix des fèves de cacao s’inversera. Malgré tout, cette crise conjoncturelle n’y changera rien : l’explosion des ventes dans l’Empire du Soleil Levant se maintiendra. Les industriels (Mars, Lindt, Nestlé) agissent en conséquence, car s’ils ont été contraints de répercuter la hausse des prix de la fève de cacao sur le prix de leurs produits finis. Ils redéfinissent désormais leur stratégie pour freiner le développement de marques locales comme Amovo ou Bouquet. Pour pallier la hausse des prix de la matière première, ils ont des choix à faire : poursuivre l’augmentation des prix de vente ? réduire la taille de leurs produits ? utiliser des matières grasses végétales comme substitut au beurre de cacao ? Finalement, doivent-ils privilégier la qualité ou la quantité ?

           Ainsi, il convient de tempérer l’idée d’une pénurie de cacao pour trois raisons : les stocks restent élevés, la croissance de la demande ralentit et la hausse des prix des produits finis la ralentira encore plus.

Encore faut-il inciter les producteurs à ne pas se tourner vers d’autres cultures.

Fèves de cacao

Les producteurs subissent de plein fouet la volatilité du cours du cacao

           On dénombre entre 40 et 50 millions de producteurs. Usines à cacao, la Côte d’Ivoire et le Ghana concentrent à eux-seuls 60% de la production, suivis de loin par l’Indonésie et le Brésil. Mais comme la filière s’organise en petites exploitations familiales, les planteurs de cacao n’ont pas la capacité d’investir pour augmenter leur productivité. Les rendements sont donc globalement intéressants, mais insuffisants pour répondre à la demande actuelle. De l’autre côté, les torréfacteurs sont de grands groupes industriels fortement concentrés. Il résulte qu’il est facile pour eux de tirer les prix vers le bas quels que soient les niveaux de production. On parle alors de spéculation. Le graphique ci-dessous faisant état des dernières années nous le montre bien (Source: CommoPrices)

Cours des fèves de cacao sur CommoPrices


           Pour augmenter leurs récoltes, un grand nombre de solutions s’offre aux producteurs. Des politiques de replantation de de rajeunissement des vergers sont par exemple mises en place. Et s’il faut 10 ans pour qu’un cacaoyer fraîchement planté puisse produire des fèves, il s’avère que le recours à des fertilisants ou à des techniques de greffage peuvent considérablement accroître les rendements. Pour que ces méthodes soient pratiquées, les firmes multinationales proposent des formations aux agriculteurs. Le centre d’excellence du cacao de Pacobo créé par Barry Callebaut est un exemple en la matière. Enfin, la recherche agronomique sur le cacaoyer reprend vigueur dans la mesure où seulement 20% de sa composition est connue.

           Toutefois, la volatilité des prix du cacao frappe de plein fouet les agriculteurs bien que des dispositifs d’exonération de taxe à l’exportation sont en place dans les pays producteurs. Aujourd’hui, un planteur reçoit en moyenne 3% du prix de vente final d’une tablette de chocolat. De plus, le réchauffement climatique, la sécheresse liée à l’harmattan et la maladie virale du swollen shoot aggravent la situation. Pour ces raisons, les planteurs se détournent peu à peu de la production de cacao pour s’orienter vers des cultures plus rentables d’hévéa ou d’huile de palme. Résultat : la surface agricole dédiée aux plantations de cacao se réduit et une mise en concurrence des matières premières s’établit. Si la demande continue de croitre en Chine, il faudra impérativement lutter contre l’extrême pauvreté des agriculteurs pour les maintenir dans la course.

Machine industrielle produisant du chocolat

           Selon Barry Callebaut, 1 million de tonnes de cacao manqueront pour satisfaire la demande mondiale en 2020. La situation actuelle du marché du chocolat laisse donc présager un lourd déficit de l’offre à moyen terme. Car si la Chine représente un marché gigantesque, il faudra également contenter les marchés indien et russe dans un futur proche. La récente augmentation de la production en Indonésie et en Malaisie de même que le land grabbing chinois en Afrique pourraient sécuriser les approvisionnements du marché asiatique. Mais une conjonction de facteurs – climatique, démographique, social – exerce une pression continue sur la demande et sur la production, ce qui se caractérise par une forte fluctuation des prix. Raclez donc le fond de votre pot de pâte à tartiner, pour ne pas laisser cette exquise denrée se raréfier !